Il était une fois, dans une métropole comme Istanbul, une fête de travail réprimé au sang : le 1er mai 1977
Je suppose qu’encore aujourd’hui beaucoup de gens, y compris des Turcs-même, ignorent ce qui s’est passé ce jour là sur la place Taksim.
Le premier mai 1976 fut la première fête du travail célébrée légalement depuis la fondation de la république turque. Au grand étonnement de toute la Turquie, des milliers de gens se sont réunis sur la place Taksim et la fête s’est déroulée sans le moindre problème.
On a espéré le même résultat en 1977. Sous la direction du syndicat nommée DISK, il y eu plusieurs marches qui ont débuté en différents lieux et qui ont tous convergé vers la place Taksim. Environ 500 000 personnes s’étaient ainsi réunies à cette place.
Vers le soir, le président du syndicat organisateur DISK faisait son discours lorsque, soudain, des coups de révolver venant du sommet d’un bâtiment tuèrent un jeune homme. Suite à cela, la foule, paniquée, tenta de se disperser. Les gens essayèrent de fuir par les rues divergeant à partir de la place. Cependant, ces rues étaient bloquées par des panzers dont on ne sait la raison pour laquelle ils étaient là, ce qui faisait que la foule se poussait pour parvenir à s’enfuir.
Peu après, des coups de revolver provinrent de l’Hôtel Intercontinental. Certains témoins affirment même avoir vu une Renault blanche, dans laquelle se trouvaient des personnes armées, sortir du garage de l’hôtel. A ce moment-là, la police qui s’y trouvait pour assurer la sécurité, tirait sur la foule au lieu d’arrêter les coupables.
En conclusion, il y eut 34 morts dont 28 furent étouffés par la pression de la foule, 5 furent victimes des coups de révolver, 1 fut écrasé par un panzer et il y eut également 130 blessés.
Dans un premier temps, on a cru que la cause de ce crime était la tension élevée entre les mouvements communistes et fascistes. C’est vrai que la tension entre ces deux mouvements était fort élevée dans les années 70, c’est d’ailleurs cela qui a causé le coup d’Etat en 1980. Mais ce n’était pas cela qui avait réprimé la fête du travail dans le sang.
Beaucoup de recherches et d’enquêtes furent menées par la police mais aucune n’a amené une réponse. A mon avis toutes ces enquêtes et recherches étaient menées pour masquer le fait que l’Etat n’était pas surpris des faits. Car encore à l’heure actuelle, nul ne sait qui sont les personnes ayant tirés sur la foule. Si l’Etat voulait vraiment arrêter les coupables, il les aurait trouvés depuis un bon bout de temps.
Si un coupable n’est pas désigné pendant longtemps, c’est qu’il a tellement bien organisé le crime que même le service secret de l’Etat n’a pas pu le trouver. Et il n’existe qu’une seule organisation capable de ne pas être découvert pendant une trentaine d’années ni par l’Etat, ni par son service secret : c’est le service secret lui-même, donc l’Etat lui-même.
Ceci me fait un peu penser à l’assassinat du président américain Kennedy. On dit aujourd’hui que l’assassin est probablement la FBI mais bien sûr rien ne peut le prouver. C’est peut-être le cas du 1er mai sanglant en Turquie. Rien ne pourrait prouver que ce sont les services secrets de l’Etat qui ont tiré sur la foule. De même, personne ne pourrait réfuter cette affirmation non plus.
Depuis quelques années, les travailleurs veulent célébrer la fête du travail sur la place Taksim. Chaque année leurs demande est refusée par les pouvoirs organisateurs, et le travailleur qui se trouve sur la place Taksim le 1er mai pour la fête du travail est arrêté. Ceci amène alors le refus des pouvoirs organisateurs à être vu comme une menace du genre « s’il y a un travailleur qui célèbrerait sa fête sur la place Taksim, ce sera une arrestation, voire un nouveau 1er mai sanglant ». Donc, par ce refus et par les arrestations résultant du fait que des travailleurs fêtent illégalement le 1er mai sur la place Taksim, l’Etat prouve en quelque sorte qu’il est le responsable du 1er mai sanglant. Quand il s’agit de quelques travailleurs réunis sur la place, il y a moyen de les arrêter, mais s’ils étaient des milliers, qu’aurait fait l’Etat ? N’aurait-il pas ordonné de les disperser en tirant sur eux ?
Parmi les fêtes du travail ayant succédées celle de 1977, certaines se sont déroulées de manière illégale où il y a eu de forte tentions entre la police et les travailleurs, d’autres ont abouti à la mort de quelque personnes. Mais il n’y en a pas eu plus grave et plus criminel que celle du 1er mai 1977.
Eylem Aydemir
30/04/2008 - 18:21