Interview avec Luisa Morgantini
par Eylem Aydemir (Librenews)
Eylem Aydemir – Comment êtes-vous devenue députée au Parlement Européen ? Aviez-vous prévu cela auparavant ?
Luisa Morgantini – Non, je n’avais pas prévu. C’est arrivé par hasard. Moi, je travaillais beaucoup dans les syndicats, dans les mouvements de solidarité dans le monde entier. J’ai travaillé dans les sociétés les plus importantes d’association pour la paix et donc, je n’étais pas membre d’un parti politique, j’étais indépendante. Mais un parti politique m’a demandé de m’inscrire sur la liste électorale comme indépendante et j’ai été élue. Je suis devenue parlementaire alors que j’étais déjà âgée de 60 ans. Donc, je n’avais pas pensé à devenir parlementaire à cet âge-là. Tout ce à quoi j’ai pensé durant toute ma vie c’est de faire quelque chose pour la justice et pour la paix.
E.A. – Vous avez plusieurs fonctions au sein du Parlement. Etes-vous fier de tous vos fonctions ou vous sentez-vous surchargée par moment ?
L.M. – Ce n’est pas seulement au Parlement mais durant toute ma vie que je me suis sentie surchargée parce que je n’ai pas une vie privée. Je travaille beaucoup mais je suis très contente de cela parce que je dédie ma vie à un combat, à une lutte. Donc, je pense utiliser mon rôle dans le Parlement, pas pour phagocyter l’institution mais utiliser l’institution pour ce combat en faveur de la justice, la démocratie et de la paix.
E.A. – Y a-t-il au beaucoup de changements dans votre vie entre le temps où vous étiez en Italie et depuis votre arrivée en Belgique ?
L.M. – Non, pas vraiment. J’ai toujours pensé que je n’avais pas de maison fixe, que ma maison est là où je suis. Le changement qu’il y a eu est que, quand je vivais en Italie, je travaillais beaucoup dans des luttes sociales et, j’ai toujours eu une vision internationale sur les situations. Donc, j’avais aussi un travail lourd avant. Par contre, je n’étais pas spécialisée sur l’Union Européenne. Or maintenant, j’ai un travail plus institutionnel. J’essaye quand même d’avoir toujours un équilibre entre mon rôle institutionnel et mon rôle dans la société civile et parmi les militants.
E.A. – En tant que membre de la délégation des relations avec le conseil législatif palestinien, quel est votre point de vue sur l’opération « plomb durci » mené par l’armée israélienne contre la population palestinienne ?
L.M. – C’est un crime contre l’humanité. C’est une agression militaire. Je pense bien sûr que le Hamas ne doit pas tirer sur la population civile israélienne parce que cela compte aussi dans l’égalité internationale. Mais ce que fait l’Israël est une agression militaire qui tue les civils. J’espère que le dirigeant d’Israël pourra être amené devant la cour internationale de justice pour crime contre l’humanité. Depuis 40 ans, l’Israël occupe militairement le territoire de la Cisjordanie et la bande de Gaza. Je pense qu’il est temps pour l’Israël de décider de ne plus être un pouvoir colonial et de se retirer. Ceci est le problème de Gaza mais aussi celui de la Cisjordanie où les Palestiniens vivent comme en prison, avec des postes de contrôle, etc. La sécurité d’Israël, à mon avis, s’il elle existe, c’est la fin de l’occupation militaire israélienne. Et donc, moi, je suis très engagée à ce sujet-là.
E.A. – Pensez-vous que ce soit un hasard que ces opérations aient eu lieu un peu avant les élections en Israël ? Ont-ils influencé les élections ?
L.M. – Peut-être. A mon avis, ceci est aussi une contrainte. Cette opération a eu lieu avant les élections auxquelles Ehud Barak et Tzipi Livni sont candidats. Je crois que c’est aussi arrivé pendant la période où l’administration israélienne changerait grâce aux élections. Mais je pense que le Hamas aussi a fait des erreurs très graves, il a tiré des roquettes contre l’Israël et ainsi lui a offert la justification des attaques militaires que l’Israël a menées contre la bande de Gaza.
E.A. – Les Palestiniens devraient-ils faire une nouvelle intifada ?
L.M. – Les pauvres Palestiniens sont en révolte depuis 40 ans. Ils sont tués tous les jours. Je pense que les Palestiniens de la bande de Gaza ou ceux de la Cisjordanie n’ont pas la force de faire une révolte pour l’instant. Cependant s’il doit y avoir une intifada, elle ne doit pas être comme la deuxième avec des actions militaires contre l’armée israélienne mais plutôt comme la première, c’est-à-dire un soulèvement populaire. Je pense que c’est le seul moyen de survie pour les Palestiniens.
E.A. – Ces opérations ont-ils affectés les relations que le Parlement a avec le conseil législatif palestinien ?
L.M. – Le Parlement Européen a toujours pensé qu’il était une erreur de la part de la communauté européenne de ne pas reconnaître le gouvernement élu par les Palestiniens. Donc, nous avons toujours, en tant que Parlement Européen, le contact avec le Parlement Palestinien et nous avons demandé la libération de tous les parlementaires palestiniens qui ont été arrêté par le gouvernement israélien. Donc, nous reconnaissons ce parlement élu par les Palestiniens.
E.A. – Comment, dans quelles conditions, l’Israël et la Palestine parviendraient-ils à conclure un accord de paix ?
L.M. – La communauté internationale dit très clairement à l’Israël « ça suffit, vous devez terminer l’occupation, vous devez signer l’accord et surtout mettre cet accord en œuvre ». Parce qu’en dehors de cet accord, l’Israël a continué à construire des colonies dans les territoires occupés en Palestine. Donc, la solution des agressions de l’Israël ne viendra pas des Palestiniens mais doit venir de la communauté internationale qui devrait obliger l’Israël à respecter l’égalité internationale.
E.A. – Comment l’Union Européenne peut-elle intervenir dans ce conflit ? Peut-elle y jouer un rôle ?
L.M. – L’union Européenne a toujours essayé de se faire plaire aux deux camps dans cette situation. Mais il y a des moments où elle ne le peut pas et elle doit désigner la part la plus forte. Dans ce conflit, c’est l’Israël l’occupant et la Palestine l’occupé militairement. Pour jouer un rôle important, l’Union Européenne devrait dire que l’égalité internationale doit être respectée par l’Israël. J’espère que l’Union Européenne, si l’Israël ne respecte pas le droit international – ce qu’il fait toujours – dira à l’Israël « ça suffit, notre relation seront interrompus jusqu’à ce que tu respecte le droit international. »
E.A. – L’union Européenne pourrait-elle amener de l’aide à la population de Gaza qui vivent dans des situations très difficiles ?
L.M. - L’Union Européenne a payé beaucoup d’aides à la population palestinienne. Pas seulement à Gaza, mais aussi à la Cisjordanie. Mais le problème est que cela ne suffit pas. Tous les aides amenées par l’Union Européenne à la population palestinienne ont été détruites par l’Etat d’Israël, aussi actuellement avec les bombardements de Gaza. Donc, bien sur que l’Union Européenne va amener de l’aide, c’est ce qu’il fait toujours. Mais ceci n’est pas une solution, la solution définitive sera la fin de l’occupation militaire israélienne.
E.A. – On va en arrêter là avec le conflit israélo-palestinien. Vous êtes membre du groupe d’amitié kurde que Mr Vittorio Agnoletto a créé au sein du Parlement Européen. Peut-on entendre par le fait que vous ayez adhéré à ce groupe que vous soutenez la population kurde ?
L.M – Oui, je soutiens les droits des Kurdes, leurs droits civiles, leur droit à la liberté et à l’autonomie dans l’Etat turc.
E.A. – Dans sa déclaration, Mr Agnoletto affirme que sans avoir trouvé une solution politique et négociée à la question kurde, la Turquie ne serait pas admise dans l’Union Européenne. Je suppose que vous êtes du même avis. L’union Européenne envisage-t-elle un projet pour favoriser la résolution de ce problème ?
L.M. – L’Union Européenne doit évidemment intervenir pour la résolution de ce problème en faisant pression sur la Turquie parce que les droits civils et politiques des Kurdes sont des droits européens.
E.A. – Les lettres w, x et q sont absents dans l’alphabet turc mais présent dans l’alphabet kurde. Jusqu’à présent, il était interdit en Turquie d’utiliser ces lettres. Depuis le premier janvier 2009, le gouvernement a mis en œuvre une chaine télévisée nationale en langue kurde où les lettres w, x et q sont utilisées. Pensez-vous que ce changement qui a eu lieu du jour au lendemain, est une réforme ou y aurait-il une autre intention en dessous ?
L.M – Je pense que si aujourd’hui les Kurdes peuvent écouter du kurde et voir des émissions kurdes à la télévision, c’est déjà bien, c’est un bon progrès. Ce n’est bien sur pas suffisant comme réforme mais c’est déjà quelque chose de positif.
E.A. – Un procureur turc a demandé l’incarcération de l’ancienne députée kurde, Leyla Zana, pour 45 ans. Quelle est votre point de vue à ce sujet ?
L.M. – Leyla Zana a reçu le Prix Sakharov de l’Union Européenne. Je pense qu’elle devrait aussi recevoir le Prix Nobel pour la Paix. Leyla Zana est une personne qui agit toujours pour la paix, la démocratie et la justice. Si le gouvernement turc a l’intention de mettre Leyla Zana en prison, ce ne serait pas seulement une erreur mais aussi un crime contre Leyla Zana et contre le peuple kurde. Donc, j’espère vraiment que le gouvernement turc va faire toute une mise en scène pour que Leyla Zana puisse être libre dans son pays. Elle a déjà été emprisonnée pendant longtemps, elle a perdu beaucoup d’années de sa vie en prison, ses enfants ont grandi sans leur mère et sans leur père. Et donc, ça suffit. J’espère qu’elle ne sera pas à nouveau condamnée.
E.A. – Certains rapports de l’Association des Droits de l’Homme affirment que, en prison et dans les commissariats de police en Turquie, la torture est exercée sur les détenus. En plus, il n’y a pas de libertés d’opinion, ni d’expression. Malgré tout cela, soutenez-vous l’adhésion de la Turquie dans l’Union Européenne ?
L.M.- Oui, j’espère que la Turquie va entrer dans l’Union Européenne parce que je n’aime pas l’idée d’une Europe chrétienne. Donc, je suis pour l’adhésion de la Turquie dans l’Union Européenne avec sa culture et son histoire. Mais je n’accepte pas la Turquie exerce de la torture, comme je ne l’accepte dans aucun des pays européens. Je n’accepte pas non plus que le peuple kurde n’obtienne aucun droit, aucune liberté d’opinion ou d’expression dans la république turque.
REPORTAGE (Röpörtaj)
13/01/2009 - 22:05