Interview avec Nuray Dogru
par Eylem Aydemir (Librenews)
Eylen Aydemir – Comment et pourquoi avez-vous décidé de faire de la politique ? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans la politique ?
Nuray Dogru – Je suis née dedans. Je suis une minorité en Turquie. Très vite la question de la place de chacun dans la société s’est posée et évidemment la question de ma place, celle de chaque communauté, celle des différentes cultures. Comment une société accueille toutes ces cultures ? Aussi loin que je m’en souvienne, la première question que je m’étais posée était « En tant qu’Arabe de Turquie, comment la société turque m’accepte-t-elle ? » De là, ont découlés toute une série de questions concernant la place de chacun dans une société et sur la manière de s’approprier, de revendiquer sa place et surtout sa spécificité pour former un réel patchwork culturel.
E.A. – Pourquoi avez-vous préféré mettre votre candidature aux élections régionales et pas à une autre élection ? Etait-ce votre choix ?
N.D. – Personnellement, j’ai toujours été écologiste. Je suis cycliste depuis 15 ans, je suis très interpellée par la politique écologique, la place de chacun dans la société, l’avenir, l’évolution ou la dégradation de notre planète, etc. Donc, il me semblait logique de me présenter candidate chez Ecolo d’une part, au régional d’autre part, parce que il s’agit d’un intermédiaire entre le fédéral et le communal, aussi parce que c’est une politique de proximité. Et j’aime bien cette politique qui s’intéresse au quotidien, à savoir les déchets, le transport, etc. Etant cycliste, je suis moi-même très marquée par l’état de la ville, de l’évolution sociale, etc. Dans mon évolution personnelle et politique, je trouvais plus judicieux d’être candidate au régional.
E.A. – Est-ce pour ces mêmes raisons que vous avez choisi le parti Ecolo ?
N.D. – Oui, tout à fait. Je trouvais que le parti Ecolo, notamment sur certaines questions, était vraiment beaucoup plus courageux que les autres partis. Il osait se mettre en danger et c’est ce qui m’a saisi dans ce parti par rapport aux autres partis traditionnels.
E.A. – De quel groupe d’électeurs attendez-vous des voix ? Y a-t-il un groupe auquel vous vous adressez particulièrement ?
N.D. – Si la question sous-jacente est « est-ce que je m’intéresse à la communauté turque ? », évidemment parce que les Turcs font partie de la société et de Bruxelles. C’est donc un électorat essentiel. Mais ce n’est pas cela qui m’anime le plus, c’est plutôt aller auprès des communautés turques, marocaines, congolaises ou autres pour le dire qu’il existe une autre politique possible et une autre manière de concevoir le quotidien, proposées en l’occurrence par Ecolo. Ce sont plutôt ces idées-là que j’ai envie de défendre. Evidemment, je m’intéresse beaucoup à la communauté turque, mais je m’intéresse aux citoyens avant tout et à la place des minorités dans la société belge. J’ai envie de discuter avec toute sorte de personnes, justement pour pouvoir échanger des idées. Je pense que c’est ainsi qu’on peut évoluer et proposer d’autres choses.
E.A. – Quelles sont vos projets concernant la mobilité et les transports en commun?
N.D. – Déjà, le projet Ecolo m’intéresse pas mal à ce niveau-là, dans le sens où il veut développer beaucoup plus les transports en commun, les rendre beaucoup plus fluides et réguliers, construire des sites propres pour éviter le retard des trams ou des bus. Par ailleurs, Ecolo propose de faire un traçage et de construire des sites propres aussi pour les vélos de sorte que les gens puissent beaucoup plus facilement renoncer à leur voiture. Ainsi, on se rendra compte que, dans l’intérêt de chacun, il est préférable d’utiliser des transports en commun sans mettre deux heures pour aller d’un bout de Bruxelles à l’autre.
E.A. – Mais, beaucoup de citoyens se plaignent des prix élevés des moyens de transport.
N.D. – Tout à fait. Il y a eu, au sein d’Ecolo, toute une discussion concernant la gratuité des moyens de transport en raison de nombreux gens qui ont très peu de moyens. A mon avis, il s’agit aussi une question qui doit être traitée. Au sein d’Ecolo, nous sommes vraiment soucieux de répondre à la réalité sociale. Cette réalité est qu’il y a de plus en plus de gens dans des situations précarisées et pour qui payer des tickets de transport est difficile. Ecolo s’intéresse de très près à la question de la réduction du prix des tickets de transport, mais aussi de tendre vers la gratuité dans le futur.
E.A. – Que pensez-vous des journées sans voitures à Bruxelles ?
N.D. – En tant que cycliste, je suis très contente. Au quotidien, c’est très difficile de rouler à vélo dans la ville. Avec l’évolution économique, la voiture a pris énormément de place dans la société. Je me rends compte à quel point il est difficile pour un non-automobiliste de prendre place dans la circulation sans risquer de se heurter à une voiture, parce que les automobilistes ne mesurent pas la distance qu’ils devraient laisser par rapport au cycliste. Ainsi, ils peuvent mettre les cyclistes en danger sans même s’en rendre compte. Et donc, quand il ya des journées sans voitures, c’est un plaisir de s’approprier la ville, de se sentir libre et en sécurité, de voir des enfants qui peuvent jouer sur la rue sans craindre un accident. Pouvoir prendre un bon air, pouvoir prendre le temps d’observer tout ces moments-là est impossible quand il y a énormément de voitures.
E.A. – Quelle est votre position concernant le problème des sans-papiers ?
N.D. – Ma position est en faveur de la régularisation pour tous les sans-papiers. La position d’Ecolo est de faire en sorte qu’on ne fasse pas attendre autant de temps les gens et qu’on ne les mette pas dans une situation de non-droit et de précarité. Certaines personnes sont en Belgique depuis 5, 10 ou 15 ans, elles ont eu des enfants, ont vu leurs enfants grandir ici, aller à l’école ici mais ces personnes doivent quitter le territoire belge dans un mois parce qu’elles n’ont pas encore été régularisées alors qu’elles avaient demandé la régularisation depuis longtemps. Ecolo demande de trancher de manière beaucoup plus rapide pour que les gens ne soient pas dans une situation de non-droit.
E.A. – Etes-vous toujours engagée dans le Comité pour la Liberté d’Expression et d’Association (CLEA) ? Avez-vous des projets relatifs à la liberté d’expression et d’association ?
N.D. – Oui, tout à fait. Je me suis occupée de la diffusion du film « Résister n’est pas un crime » un peu partout en Europe. Il ya une perspective de tournage d’un nouveau petit film pour montrer aux gens à quel point il est important d’être un citoyen vigilant dans la société de droit où nous vivons. Suite aux attentats du 11 septembre, si on n’est pas vigilant, notre société de droit tend à devenir une société de non-droit dans le sens où les personnes au pouvoir, d’après nos constats au sein du CLEA, de la ligue des droits de l’Homme ou d’autres associations de défense des droits humains, ne respectent pas les droits fondamentaux. Des gens sont condamnés dans le cadre d’un procès. Ces gens n’ont rien commis ni ici ni ailleurs, ont revendiqué leur liberté d’expression et d’association, ont voulu dire et dénoncer ce qu’il se passe, en tant que citoyen. Et leur liberté d’association, c’est-à-dire faire partie d’un groupe, est considéré comme acte de terrorisme, cause pour laquelle ils sont condamnés. D’où l’importance de la vigilance citoyenne pour que les citoyens puissent continuer à exercer leur droit sans risquer d’être traité de terroriste ou d’être condamné par un tribunal d’exception qui transgresse les lois belges. Normalement, en Belgique, on est considéré non-coupable jusqu’à la preuve du contraire mais selon les lois anti-terroristes, on est coupable et on doit prouver qu’on est non-coupable. Ce sont donc des lois très dangereuses pour la liberté d’expression, surtout pour une société de droit comme la Belgique. Je le répète : les citoyens doivent être vigilants pour que leurs droits continuent à être respectés.
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| Interview avec Nuray Dogru par Eylem Aydemir |
E.A. – Concernant les personnes handicapées et moins valides, quelles sortes d’améliorations amènerez-vous à leur service ?
N.D. – En ce qui concerne les personnes handicapées, il faut un tout petit peu connaitre le secteur. Il n’y pas longtemps, j’ai travaillé dans ce secteur. Le problème essentiel est qu’il n’y a pas assez de places disponibles. Il y a des parents qui attendent, depuis très longtemps, que leurs enfants ait une place dans des centres d’accueil, des centres d’hébergement car ils ont des difficultés soit psychiques, soit physique, soit les deux. Je pense qu’il faudrait déjà ouvrir plus de place aux personnes qui sont atteint d’un handicap. Et, il faudrait aussi développer encore plus le secteur.
E.A. – Vous soutenez les associations issues de l’immigration turque pour améliorer la condition des minorités en Turquie. Que comptez-vous réaliser concrètement à ce sujet ?
N.D. – Les minorités, ça peut être les Congolais, les Rwandais, les Kurdes, les Marocains, etc. C’est vraiment une société qui accueille des gens de cultures différentes et leur donne une place. C’est dans cette logique-là que j’avais exprimé cette notion de minorité parce que je pense qu’une société de droit doit pouvoir donner des droits à chacun de manière égale ou égalitaire. Je suis donc pour la défense des minorités en Belgique. Par rapport à la minorité turque, je pense qu’il serait intéressant de faire un travail avec les différentes origines ethniques turques pour qu’il puisse y avoir une rencontre. Les problèmes de la Turquie sont transplantés ici et les Turcs continuent à vivre ici ce racisme, cette ignorance l’un à l’égard de l’autre, cette non-rencontre. Il faudrait créer plus de rencontres entre les différents Turcs pour qu’il y ait une compréhension mutuelle des revendications de chacun. Ainsi on comprendrait toute cette problématique des émeutes formées à Saint-Josse. Il y a aussi le problème de l’accueil de ces minorités en Belgique, comment leur donne-t-on une place, comment peuvent-ils se construire une identité multiple qui permettrait d’accepter l’autre.
E.A. – Combien de voix vous faut-il pour que vous soyez élue ?
N.D. – Je crois que c’est 2000 mais je ne suis pas sure.
E.A. – Avez-vous un tel potentiel ? Est-ce un résultat facile à atteindre ?
N.D. – Je connais évidemment de beaucoup de monde, de milieux, de cultures différentes mais dire que j’ai ce potentiel,… je ne sais pas. Mais en tout cas, la démarche que je suis en train d’effectuer consiste à aller vers les gens, me faire connaître pour qu’ils puissent éventuellement voter pour moi. Ce qui est intéressant, c’est la rencontre, les échanges d’idées, la confrontation d’idées. Je suis très contente que je sois dans une réelle démocratie dans le sens où je peux parler de tout et confronter mes idées avec les autres. Je ne sais pas si je parviendrais à obtenir 2000 voix mais en tout cas, j’évolue personnellement et je me rends compte des multiples richesses qu’il y a dans notre société, en l’occurrence à Bruxelles.
E.A. – Au cas où vous n’êtes pas élue, comptez-vous remettre votre candidature aux prochaines élections ?
N.D. – Oui, certainement. Le politique, c’est porter la réalité sociale, faire évoluer les questions qui émergent de la société pour leurs donner une légitimité au niveau politique et influencer les lois. Donc, asseoir une certaine évolution sociale à travers cette chose politique.
E.A. – Depuis quand êtes-vous membre d’Ecolo ?
N.D. – Depuis trois ans et demi.
E.A. – Que pensez-vous personnellement du parti ? Quels sont les points positifs et négatifs de ce parti ? Etes-vous fière d’y être membre ?
N.D. – Oui, sinon j’y serais pas. Comme je l’ai dit tout à l’heure, ce qui m’intéresse chez Ecolo c’est qu’il fait de la politique autrement, que ce soit au niveau de la bonne gouvernance, que ce soit au niveau du développement durable, que ce soit au niveau de la politique des sans-papiers, que ce soit au niveau des lois anti-terroristes, etc. Je suis vraiment contente d’être chez Ecolo.
E.A. – Est-ce vraiment un parti parfait ou y a-t-il un aspect qui ne vous plait pas dans le parti ?
N.D. – Oui, il y a des choses qui pourraient évoluer. Mais les membres pourraient donner leur point de vue sur tout. Et dans quelques années, Ecolo évoluera en fonction de cette voix qui s’élève parmi les membres faisant partie de la société. Avec la crise économique, avec la pauvreté croissante, je pense qu’il va y avoir de plus en plus de questions autour de la pauvreté, du niveau social de vie, etc.
E.A. – Est-ce aussi pour ces raisons que l’on peut constater, lors des dernières élections, une évolution chez Ecolo concernant le nombre de voix obtenues ?
N.D. – Je pense que cette évolution a plusieurs raisons. D’abord, les gens prennent conscience de l’importance de l’environnement, de l’importance de la qualité de vie, de l’importance de manger sain, d’être soigné, etc. On doit se soucier non seulement de nous, mais aussi de notre environnement pour pouvoir évoluer dans une société saine.
E.A. – Comme vous le savez, dans les autres partis, il y a beaucoup de candidats d’origine turque. Que pensez-vous à leur sujet ? Les voyez-vous comme concurrents ?
N.D. – Non, pas du tout. Je ne vois pas la politique comme eux. Si je fais comme eux, si je me retourne vers la communauté turque, ce ne serait pas pour les mêmes raisons. Moi, ce serait plus parce que j’ai envie de proposer un autre regard sur la politique, sur la société, sur les questions sociales ou économiques. Tandis que, d’après ce que j’ai entendu et lu, les autres candidats turcs prononcent plutôt des discours retournés vers le communautarisme, ce qui n’est pas mon cas. Moi, je suis retournée vers la société belge dans laquelle nous nous trouvons et la question sur la manière dont nous pouvons nous inclure dans cette société belge pour faire asseoir nos droits en tant que citoyens, quelles que soient nos origines. J’ai l’impression que les autres candidats turcs jouent sur la fibre nationaliste, la fibre communautariste, ce qui n’est pas du tout mon objectif.
E.A. – Pensez-vous qu’eux vous considèrent comme concurrent ?
N.D. – Je ne sais pas, je n’ai encore rencontré aucun d’entre eux.
E.A. – D’après vous, à quoi les électeurs doivent-ils faire attention en votant ?
N.D. – A bien connaître le programme des partis, voir quelle politique d’avenir il va y avoir au quotidien, donc être vigilent à ce pour quoi et pour qui on vote.
E.A. – Avez-vous un message à faire passer aux électeurs ?
N.D. – Ce que j’ai envie de dire, c’est que le projet Ecolo est un projet ambitieux, un projet qui se soucie non pas du court terme mais du long terme, qui se soucie d’une qualité de vie au niveau de la nourriture, de l’amélioration de l’habitat, de l’amélioration de la qualité des transports, de l’amélioration de la qualité de l’enseignement, pour tous et pas seulement pour une certaine frange de la population. Je pense qu’ils gagneraient à voter Ecolo parce qu’il s’agit du parti le plus à gauche.
REPORTAGE (Röpörtaj)
22/05/2009 - 11:44